Ressenti infirmier

Ce soir j’ai mal à mon âme.

J’ai 30 ans, je suis infirmière depuis 4 ans et demi. C’est peut-être peu, pour moi c’est déjà pas mal parce qu’aujourd’hui je me pose des questions. Je me pose des questions parce que je ne me reconnais plus et je ne me retrouve plus dans ce métier. Je ne reconnais plus l’humain. Je croyais tout savoir du métier ou presque. J’ai vu ma mère travailler avec force courage et détermination, nous laissant les week-end mon frère et moi. Je connaissais les problématiques des contraintes horaires et je pensais que ma mère faisait un beau métier. Parce qu’à la maison elle ne laissait rien paraître.
Je savais dans quoi je m’embarquais mais je ne pensais pas que j’allais me perdre en chemin.

Ce soir j’ai lu un énième article sur les violences gynécologiques. Ce soir j’ai pleuré. J’ai pleuré parce que ça me touche, parce que j’ai aussi vécu ce genre de violences et que je n’ai pas osé décrier ce que j’ai ressenti. Je n’ai pas osé parce que la position gynécologique n’est pas une position facile pour pouvoir discuter et pouvoir se défendre. Nous sommes vulnérables quand on regarde au fin fond de notre intimité.

Cet article fait écho à ce qui ce passe dans mon service. Toutes les petites critiques envers les patients que mes collègues (et certainement moi) pouvons faire à l’égard des patients encore endormis. Tout comme la femme chez le gynécologue ils ne sont pas du tout en position pour se défendre. Ce matin encore lors d’un transfert patient dans son lit une collègue s’est encore exclamé « Qu’elle est grosse, on le voyait pas sous les draps, il va falloir du monde pour transférer cette patiente sans se faire mal ».
Quelques mots, mais quelques mots qui me mettent mal à l’aise parce que moi aussi je suis grosse et que je n’espère pas un jour subir ce genre de chose si je dois me faire opérer. Quelques mots que la patiente peut potentiellement entendre puisqu’en phase de réveil et qu’elle ne souhaite surement pas entendre ici. Quelques mots qui peuvent juste être insignifiants pour certains mais qui peuvent blesser d’autres. Certains de mes collègues diront aussi que c’est pour se décharger de toute la tension accumulée que nous parlons ainsi des patients, pour dédramatiser. Mais là je ne vois pas l’intérêt de dire cela à ce moment là. Et puis tous les autres jours où il se passe ces petites choses qui me dérangent.

Je ne retrouve ni le respect ni la pudeur qui pourtant m’ont été enseignés pendant 3 ans et demi. Je ne retrouve plus l’éthique et l’empathie. Et puis une nouvelle fois je me pose des questions, je ne me retrouve pas, je n’ai pas envie d’être la personne qui dénigre d’autres êtres humains. Je ne retrouve plus le respect de la profession, je ne retrouve plus le relationnel et l’humain pour lesquels j’ai choisi ce métier. Pourtant je sais que j’aime ce que je fais et que j’aimerai encore être là et donner de mon temps et mon sourire, mais cela ne suffit pas.

Ce soir je me sens perdue.

Photo par Cristian Newman

2 commentaires

  1. Bonjour Amandine,
    Comme je comprends ton ressenti… même si je n’oeuvre pas dans le même domaine, je réalise tous les jours que nous sommes trop focalisés sur ce que nous voyons et occultons complètement l’être humain qui habite cette enveloppe corporelle. L’empathie et la compassion se perdent de plus en plus.
    J’espère que tu retrouveras confiance en l’humain et que tu pourras continuer à donner ton temps et ton sourire, car lorsqu’on se retrouve sur un lit d’hôpital c’est ce qui nous permet d’entrevoir un coin de ciel bleu.
    Bon courage à toi,
    Claudia

  2. Bonjour Amandine,
    Merci pour cette article qui montre que pour certains(es), l’humain existe encore un peu dans le monde médical (dans le monde tout court aussi). Hospitalisé quelques temps il y a peu, je me suis rendu compte à quel point la partie technique a pris le pas sur l’humain et bien souvent j’ai plus eu l’impression d’être une voiture dans les mains de mécaniciens que d’un patient dans un hôpital, aucun dialogue ou explications, pas de réponses à mes questions, je restais sur mon lit d’hôpital avec mes interrogations. Heureusement j’ai trouvé tout d’abord 2 aides soignantes qui en quelques mots et gestes m’ont replacé dans ma condition d’être humain et remonté le moral. J’ai par la suite essayé de faire passer un message à de jeunes infirmières : « N’oubliez pas l’humain », un sourire en venant faire les soins, quelques mots échangés suffisent souvent aux patients pour apaiser quelque peu leurs maux. Tout ça pour vous dire merci de vous poser ces questions car le fait de se les poser c’est avancer.

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